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Le rapport Rigaud est en ligne

Le rapport de Jacques Rigaud sur la question l'aliénabilité des oeuvres d'arts détenues dans les collections des musées de France est désormais en ligne (rubrique actualité, "Dossier" en date du 6 février 2008) sur le site internet du ministère de la Culture.
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Voici ce que Jacques Rigaud déclare dans sa conclusion :

"Dans l’histoire si féconde de nos collections publiques, il y a eu des erreurs, des occasions manquées, des défaillances et négligences de tous ordres, sans oublier les rigidités dues au dogmatisme des écoles, des académies et d’une façon générale des institutions. Toutefois, ce passif est peu de chose par rapport aux audaces, aux coups de génie, aux élans du coeur et de l’esprit, à la volonté politique à quoi nous devons cet héritage. L’ont marqué à jamais les rois, les princes, les aristocrates, le clergé régulier et séculier, les visionnaires de la Révolution, de l’abbé Grégoire à Chaptal, les collectionneurs, sans oublier ces gens de toutes conditions à qui nous devons ce qui fait aujourd’hui la richesse de nos musées de société et de nos écomusées. Cependant, rien n’aurait été possible sans la passion, la compétence et le dévouement des corps savants de la conservation, des historiens et des chercheurs qui, à des titres divers, ont sauvegardé, étudié, interrogé ce patrimoine depuis des siècles et ont ainsi permis qu’il puisse être offert à la délectation du plus grand nombre.

Avant de parler de sa valorisation économique, songeons que ce bien commun est au coeur même de ce que l’on a longtemps appelé « le génie de la France ». En une époque où tout est chiffres, se vend, se paie et se mesure, n’oublions pas les folies, les rêves, les caprices, et les extravagances à qui nous devons cette fabuleuse richesse, matérielle et immatérielle. Il ne faudrait pas commettre l’erreur de réduire l’exigence d’une gestion modernisée de ce trésor à des pratiques ou à des recettes commerciales, si recommandables que puissent être certaines d’entre elles, dès lors qu’elles sont des moyens et non des fins. Les « indicateurs de performances », même les plus sophistiqués, ne peuvent suffire à mesurer ce que peut apporter la fréquentation des oeuvres du patrimoine à l’esprit, au coeur et à la sensibilité de chacun de nous, du plus instruit au plus humble. Faut-il rappeler ici qu’un musée n’est pas un lieu de « consommation » ?

C’est là qu’il y a un danger. A force d’inciter les musées, organismes investis d’une mission de service public, à développer des « ressources propres » la puissance publique s’expose au risque que la recherche légitime de ces ressources finisse par l’emporter, dans l’esprit des responsables, sur l’accomplissement de la mission de service public qui demeure la raison d’être de ces collections publiques.

Ce qui s’impose en priorité, c’est une réflexion authentiquement politique, et donc globale, sur les musées et, de façon plus ample, sur le patrimoine et sur la part qui doit être la leur dans une politique culturelle d’ensemble. Au prix d’une véritable refondation, cette politique de civilisation est plus nécessaire que jamais, en un temps tyrannisé par le court terme et marqué par la mondialisation ainsi que par le double impératif du développement durable et de son corollaire, la diversité culturelle.

Abordant sans dogmatisme le problème particulier qui m’était posé, celui d’une remise en cause totale ou partielle du principe d’inaliénabilité des collections publiques, j’ai cherché toutes les raisons qui pouvaient expliquer cette démarche quelque peu iconoclaste. Je n’ai pas imaginé un seul instant qu’au niveau le plus élevé de l’Etat, on ait entendu préparer ainsi les esprits à l’abandon de l’effort consenti depuis des siècles pour sauvegarder et enrichir des collections que la Révolution française a érigées en propriété de la Nation. J’ai plutôt pensé qu’il s’agissait d’inviter celle-ci, via notamment les collectivités territoriales et ce que l’on appelle « la société civile », à participer de façon plus active à l’effort collectif en faveur du patrimoine. La profonde mutation des musées, conduite par les professionnels eux-mêmes depuis les années soixante, n’aurait d’ailleurs pas été possible sans les contributions et initiatives souvent pionnières de collectivités locales, du milieu associatif et des entreprises mécènes.

Chaque musée est invité à concevoir et à mettre en oeuvre un projet culturel. Beaucoup d’entre eux, à commencer par les plus grands, ont acquis, en droit, une autonomie qui encourage l’initiative et récompense une gestion dynamique et inventive. Que des musées ainsi émancipés puissent, de leur propre mouvement, faire des arbitrages au sein de leurs collections afin de les faire vivre mieux, combler leurs lacunes, renforcer leur cohérence, quoi de plus légitime ? Dans le cadre d’une politique d’ensemble dûment concertée qui convaincrait les professionnels et l’opinion de la volonté de l’Etat de faire du patrimoine un atout et pas seulement une ressource, on comprendrait que des exceptions bien définies au principe d’inaliénabilité figurent au nombre des mesures envisagées, avec toutes les précautions nécessaires pour que cette démarche n’apparaisse pas comme l’amorce d’un désengagement de l’Etat. En revanche, prise isolément et dans une approche qui serait axée sur la seule valorisation commerciale des musées, de leurs marques et de leurs produits, elle ne suscite qu’inquiétude et incompréhension, et l’on manque d’arguments pour convaincre ceux qui réagissent ainsi qu’ils seraient la proie de purs fantasmes.

C’est la raison pour laquelle je ne peux soutenir en l’état la proposition sur laquelle il m’était demandé de réfléchir. Les quelques avantages financiers que les musées pourraient tirer de la vente d’oeuvres me paraissent dérisoires par rapport à l’effet déplorable qui en résulterait, en France et dans le monde, pour l’image des musées et pour le crédit même de l’Etat, garant de la sauvegarde et du rayonnement du patrimoine de la Nation. Au reste, la loi de 2002 sur les musées ouvre des possibilités de déclassement dont il faudrait vérifier une fois pour toutes si elles répondent ou non à l’objectif d’une meilleure « respiration » des collections, laquelle est d’ailleurs largement engagée par de multiples voies.

La question posée a eu toutefois le mérite, pour tous ceux qui s’intéressent aux musées et à leurs collections, de les conduire à s’interroger sur leur gestion et sur leurs projets, notamment en ce qui concerne les réserves, la circulation des oeuvres et l’exigence d’une plus grande sélectivité dans les acquisitions et les donations. C’est une sorte d’examen de conscience collectif, salutaire en soi, qui s’est ainsi engagé. Puisse ce rapport contribuer modestement à l’approfondir.
Jacques Rigaud
20 janvier 2008

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